Edo Poglia: Motivations du MIC 3 Master en Communication interculturelle

Edition 2007-8

1. Multiculturalité: problèmes et potentialités

  • La globalisation/ mondialisation économique (internationalisation des marchés et desentreprises), la mobilité géographique des personnes (migrations professionnelles ou politiques, tourisme), le développement des technologies de télécommunication dont tirent bénéfice lesmédia, (systèmes TV et Internet en particulier) et de celles des transports à longue distance,mettent de plus en plus en contact des individus et des groupes sociaux avec des caractéristiquesculturelles différentes (langues, valeurs, croyances, religions, savoirs, représentations de soi et desautres, attitudes, etc.). Ces différences culturelles s’ajoutent à celles qui existent déjà à l’intérieur de chaque société en fonction des diverses situations sociales (revenu, type de consommations, prestige, pouvoir, etc.) professionnelles, de formation, d’âge, etc.
  • Les éléments de différenciation culturelle qui entrent en jeux dans les situations de multiculturalité sont nombreux, mais on considère généralement les suivants comme particulièrement significatifs :
    • Langues (cf. migrations économiques et politiques, expansion de l'anglais professionnel) ;
    • Identités collectives (« qui sommes-nous », comprenant des valeurs, des représentations, des symboles, etc.) et en particulier les identités nationales ;
    • Religions (pas nécessairement liées à des « Eglises ») ;
    • Choix socioculturels de base (par ex. concernant le rapport homme-femme,l’organisation familiale et les relations intergénérationnelles) ;
    • Modèles idéologiques (« où voulons-nous aller », par ex. vers une société démocratique, décentralisée, participative, tolérante ou autocratique, autoritaire,totalitaire)
    • Types de « lecture » du monde: religieuses, humanistes, scientifiques, politiques.
  • Les relations entre les individus et entre les groupes « différents » (exemple: populations autochtones et immigrés, groupes « ethniques » ou religieux différents, personnes de différente provenance à l’intérieur d’entreprises et d’institutions) sont souvent caractérisées par desmalentendus, des incompréhensions, de la méfiance et aboutissent parfois à des attitudes et des comportements d’évidente hostilité.
  • De nombreuses personnes ont ainsi des problèmes à gérer le foisonnement culturel et vivent la multiculturalité comme «incompréhension» du monde, comme agressivité et violence subie ou plus simplement comme malaise et gêne. Ces difficultés concernent divers aspects de la vie :
    • celle personnelle et de tous les jours (malentendus, tensions, etc.) ;
    • la vie civique (contrastes entre groupes, par ex. entre nationaux et migrants) ;
    • professionnelle (pertes d’efficacité, par ex. dans la relation avec les clients) ;
    • religieuse.
  • Ces difficultés pèsent négativement sur le fonctionnement des entreprises et des institutions (civiles, culturelles, ecclésiastiques, etc.), en diminuant leur efficacité et leur efficience.
  • Il faut également rappeler que les différences culturelles ont été la cause (ou le prétexte…) d’épisodes peu glorieux de l’histoire tant ancienne que récente, épisodes qui peuvent certes être considérés comme « extrêmes », mais qui en réalité n’ont pas été aussi rares qu’on ne le croit, comme les formes graves de xénophobie et de racisme, les comportements individuels et/ou collectifs de discrimination, de violence (psychologique et/ou physique) et d’exploitation, les persécutions raciales, les formes d’apartheid ou d’expulsion indiscriminés des «étrangers» du sol national, et enfin les guerres ethniques et les génocides.
  • Globalement, même pour les cas les plus bénins, cela tend à annuler le potentiel enrichissement que la multiplicité culturelle et l’interaction entre personnes culturellement différentes serait en mesure d’offrir, comme le plaisir de la « nouveauté » (par exemple artistique), l’incitation à la réflexion sur les savoirs, les valeurs, et les attitudes personnelles et des autres, ou la possibilité d’apprendre de l’expérience d’autrui, l’élargissement des horizons personnels, l’intérêt de la découverte, le plaisir de la rencontre de l’autre, la multiplication des sources d’information et de formation sans oublier l’intérêt économique et aussi les «petits plaisirs» par ex. gastronomiques.

2. Les causes des problèmes, en particulier celles liées à la communication

  • Ces drames, ces problèmes ou ces simples difficultés relationnelles ont naturellement des dimensions et des causes différentes : certaines sont liées à la psychologie profonde des individus, comme par exemple le sentiment d’insécurité, le stress et l’agressivité que le « différent », « l’étranger », etc. semble susciter « naturellement » ; d’autres renvoient par contre à de réelles divergences d’intérêt, comme par exemple la concurrence sur le marché du travail ou de l’habitation, l’effet nocif généré par la façon de vivre d’autrui (bruit, odeur), ou les changements réputés négatifs par rapport aux réalité politiques, religieuses, économiques, que la présence « de l’autre » semble causer. D’autres causes finalement sont davantage de nature socioculturelle et idéologique etc. (ex. comparaison et concurrence entre groupes ayant des idéologies contraposées).

On pourrait catégoriser une partie de ces causes comme suit:

    • Causes socio-économiques (par ex. dans le cas des migrations);
    • économiques (dans le cas de certaines situations de guerre entre pays ou internes à un pays);
    • sociales (ex. tensions entre catégories de travailleurs ou entre groupes de jeunes et populations plus âgées);
    • idéologico-politiques (liées à la recherche du pouvoir par des partis, ou des mouvements politico-réligieux dans certains cas de confits interreligieux);
    • psyco-sociales (ex. dynamiques à l’intérieur des groupes pour accéder à la leadership) ;
    • psychologiques (cf. problèmes d’identité personnelle) ; et même
    • psychiatriques (agressivité, instabilité).
  • Une autre partie des causes est de type culturel lié au manque d’instruments conceptuels nécessaires pour:
    • « penser la différence » et les réalités aux quelles elle s’applique, par ex. une définition claire et réaliste de certains concepts et termes (qu’est-ce vraiment une « nation », une « valeur », la « démocratie », une « croyance », un « principe ») ou quelques connaissances historiques (ex. sur la genèse de certains conflits);
    • comprendre la raison de l’existence de cultures, religions, morales, etc. différentes;
    • tracer une ligne de démarcation entre ce qui est « légitime » même si non partagé, et ce qui ne l’est pas parce qu’ en contradiction avec des droits/devoirs humains fondamentaux (intégrité physique, dignité humaine, liberté fondamentales, etc.).
  • Dans la plupart de ces cas, la dimension communicative est fortement présente dans lessituations problématiques, qu’elle soit interpersonnelle, médiale, d’entreprise ou institutionnelle ; parfois elle «neutre» est en soi mais souvent, au contraire, elle constitue une des causes du «problème». Cela va des «simples» difficultés de compréhension à cause des compétences linguistiques restreintes et des malentendus liés à la différence des codes gestuels et comportementaux, aux fausses interprétations des messages et des comportements, dus à l’ignorance du background culturel de l’autre, en passant par les difficultés à gérer correctement personnes et activités à cause des lacunes et des incompétences communicatives. Sans oublier l’incapacité (pas toujours innocente…) d’interpréter et présenter correctement (par exemple dans les médias) des situations et des problèmes qui impliquent des différences culturelles, etc.
  • Les blocages et les distorsions de la communication dans les situations où des personnes et des institutions se retrouvent face à des situations marquées par la « différence » (situations qui sont d’ailleurs source d’attitudes négatives voir agressives), pourraient être dues en partie au simple fait de ne pas disposer d’ « outils communicatifs » du type :
    • Expérience de passer d’un registre linguistique à un autre (pratique du bi-multilinguisme actif);
    • Capacités linguistiques de base dans certaines langues « passe-partout », ex. anglais, espagnol, français, allemand, chinois, russe;
    • Conscience (au moins minimale) de l’importance de la communication non verbale dans le cas de registres culturels différents (ex. contrôle et interprétation de la gestualité);
    • Capacité d’argumentation (rationnelle et affective);
    • Capacité de négociation, c.à.d. capacité de construire des situations de relative satisfaction même en présence d’intérêts divergents;
    • Capacité d’accès et de « décryptage » de l’information quotidienne (ex. média, par rapport à des conflits);
    • Capacité d’utilisation des technologies communicatives de base ;
    • Capacité d’organisation de la communication dans le cadre d’organisations (ex. entreprises, institutions)
    • Capacité de gérer la communication venant/ allant vers les média

3. La communication pour résoudre les (une partie des) problèmes

  • La (bonne) communication est cependant aussi une des clés essentielle qui permet de débloquer une partie des situations problématiques dont on a parlé précédemment.
  • Cela est vrai en particulier dans le cadre des activités d’institutions publiques et privées (par exemple organisations internationales, administrations publiques, institutions sanitaires, sociales, ecclésiales, etc.), à l’intérieur du système éducatif, soit-il scolaire ou de formation des adultes, comme aussi dans beaucoup d’activités commerciales, touristiques et de gestion d’entreprise. Ces compétences sont naturellement particulièrement importantes dans les médias.
  • Dans ces domaines (comme dans d’autres d’ailleurs), les compétences de communication interculturelle font toujours plus partie du bagage professionnel normal de beaucoup de professionnels, dans tous les cas de ceux qui oeuvrent au niveau moyen-supérieur : elles doivent ainsi être acquises et donc « formées ».

4. Tenir compte des nouveaux trends: homogénéisation et « personnalisation » des cultures

  • Les réalités culturelles sont multiples et assez rapidement changeantes: il est donc essentiel de ne pas raisonner aujourd’hui en des termes désormais dépassés !
  • L’image des réalités culturelles et sociales implicite dans les réflexions courantes sur la multiculturalité, est celle d’un monde où les nations, les sociétés, les groupes « ethniques », les collectivités régionales et religieuses, comme aussi les organisations (par exemple les entreprises) sont marqués par des « cultures spécifiques, stables et différentes » les unes des autres. Ces cultures – dans l’image que nous en avons – ont souvent, bien ou mal, su résisté aux forces sociales qui tendent à les homogénéiser : pensons aux tentatives (historiquement pas aussi rares qu’on se plait à penser…) d’imposer, si nécessaire avec la force, des modèles
culturels et idéologiques à des populations culturellement plutôt différenciées (de l’Inquisition à la révolution culturelle chinoise).
  • Le développement explosif des médias électroniques (la télévision en premier lieu) et l’internationalisation des marchés (désormais presque complète suite à la décomposition du système communiste et la « conversion » au marché de la Chine) ont créé récemment un nouveau trend culturel fort, qui comporte deux tendances apparemment contradictoires, mais probablement synergiques :

a) Première tendance:


celle d’une forte « homogénéisation culturelle », entraînée par deux forces: d’une part les « produits », les « marques » qui les véhiculent, les entreprises qui les commercialisent (avec naturellement comme principe général celui qui veut que « consommer ces produits est une chose positive », au-delà d’autres possible standards culturels traditionnels) et d’autre part les « personnages » (fictifs comme ceux des séries de télévision par exemple) et les « personnalités » (en partie réelles et en partie elles-mêmes fictives, par exemple sportifs, acteurs, hommes politiques, etc.) dont la caractéristique est celle d’ « exister » presque exclusivement grâce aux médias et plus en général grâce à lacommunication.

Le modèle culturel que ces deux forces proposent est naturellement proche de celui des organisations et des pays que le produisent c'est-à-dire, grosso modo et avec quelques exceptions, celui du monde « occidental » sous leadership américain, (même si ce modèle ne se superpose pas nécessairement au modèle culturel national de ce pays).

Pour beaucoup d’analystes il n’est d’ailleurs pas encore clair s’il s’agit simplement d’une nouvelle « configuration culturelle » qui se superpose aux autres (ex. celles nationales ou celles « ethniques ») et qui peut se réabsorber dans le futur aussi rapidement qu’elle s’est imposée, ou si au contraire on est en présence d’une réelle « homogénéisation » d’un nouveau genre, plus envahissante par rapport aux précédentes (parce qu’ ayant beaucoup de côtés
alléchants, au contraire d’autres homogénéisations imposées par la contrainte. Cette tendance semble aujourd’hui contrée peut-être uniquement par quelques idéologies politico-religieuses (non nécessairement « intégristes » d’ailleurs…) et par quelques mouvement socio-politiques minoritaires (anti-mondialistes, environnementalistes, etc.)

b) Deuxième tendance :


il existe dans le trend culturel auquel on a fait allusion ci-dessus, un élément de signe presque diamétralement opposé qui est caractérisé par deux aspects, «accessibilité culturelle» et «personnalisation de la culture»:

Les contenus culturels diffusés/ vendus désormais dans presque toutes les régions du monde et qui sont d’un accès de plus facile à beaucoup de catégories de la population (sauf aux très démunis), ne sont pas que des «produits commerciaux» ou des produits culturels correspondants à un modèle culturel dominant et statique (ex. classe moyenne blanche aux Etats-Unis) ; commerce et les médias donnent au contraire aussi accès à des éléments culturels d’ autre nature, qui ont d’ailleurs parfois une origine « alternative » déclarée, liée à des minorité ethniques, musicales, idéologiques, etc., ou à d’autres régions du monde que celles « occidentales ». (Pensons au rap, au reggae, à un certain rock mais aussi aux modes vestimentaires de des quartiers noirs pauvres des Etats-Unis que des marques d’articles sportifs se sont « appropriées »).
De larges strates de la population mondiale ont ainsi accès à des cultures qui, sans cela, leur seraient à jamais inconnues.
D’autre part ces mêmes cultures réunissent parfois à subsister grâce justement à ces marchés culturels, même si cela ne manque pas de les « dénaturer » peu ou prou…

Toujours plus souvent les individus de plusieurs régions du monde ont (auraient ?) l’opportunité de se construire des « mix culturels personnels », composés en partie par des éléments culturels « traditionnels » (ex. style de vie local, valeurs nationales, religieuses) et en partie par Les nouveaux éléments culturels cités précédemment, accessibles à travers les médias et les produits (ex. à travers l’identification avec un group
musical, un personnage, etc.).

Cela signifie (signifierait) un élargissement réel de leur autonomie personnelle et donc une « personnalisation de la culture ».
Il faut aussi remarquer que cette « capacité d’autonomie » est soutenue – si non largement due – à l’explosion de la formation qui a eu lieu depuis 50 ans dans tous les pays, en particulier dans ceux développés, où désormais la grande partie des jeunes a suivi une formation de niveau moyen-supérieur.

Cette tendance est naturellement aussi en ligne avec le développement de l’« individualisme » moderne et de ses principes de base: philosophico-existentiels (la centralité du « soi» notamment), psychologiques (la revendication de « se construire soi-même »), politiques (la dignité du citoyen individuel, le recul de l’Etat par rapport au privé), socio-politiques (les conditions pour réaliser cela: démocratie, mais aussi égalité des chances, etc.).

Il faut naturellement observer qu’aussi en ce qui concerne ces deux tendances culturelles précitées (homogénéisation/ personnalisation), la communication, dans toutes ses formes, joue un rôle central.

5. Apport possible de la formation - et en particulier du MIC - en vue d’atténuer les problèmes liées à la multiculturalité et d’en accentuer les potentialités positives.


Prémisse :


A cause de leur situation professionnelle, certaines personnes se trouvent dans des situations particulièrement « sensibles » et ont la possibilité, plus que d’autres, d’influencer l’évolution des problèmes liés à la multiculturalité dans un sens positif ou négatif.
Il s’agit par exemple de professionnels actifs :
  • dans des institutions publiques ou privées à vocation internationale, ou en contact avec un public multiculturel
  • dans les entreprises qui traitent régulièrement avec des collaborateurs, fournisseurs ou clients d’autres cultures;
  • dans les média (Radio-TV-journaux-Internet)
  • dans les écoles des régions à forte présence d’immigrés ;
  • dans les milieux religieux, politiques, culturels, etc.
  • dans les services de sécurité et services sociaux de certaines régions.
  • etc.
Le même raisonnement peut être appliqué non seulement aux personnes mais aussi aux institutions, en premier lieu, naturellement, celles qui sont actives au niveau international, en particulier dans le secteur du développement, de l'aide, des droits de l'homme, etc.
  • Parallèlement, de par leur position (actuelle ou future) de leaders d’opinion ils jouent / peuvent jouer un rôle particulièrement important dans la promotion de la «cohabitation culturelle » (Ex. responsables religieux, opérateurs dans les médias, formateurs, responsables dans le
  • secteur de l'immigration, du développement, responsables d’ONG,…) Le MIC vise ces catégories dans l’hypothèse que la présence « d’opinion leaders » plus efficaces aura un effet positif sur l’ensemble des populations touchées.
  • Ces personnes et ces institutions nécessitent d’«instruments » efficaces pour accomplir leurs tâches et être aptes à gérer les problèmes liés à la multiculturalité, mais aussi d’instruments pour l’interpréter et pour lui donner un sens.
  • L’hypothèse fondamentale et la motivation essentielle du MIC est que des offres supplémentaires de formation, mettant à disposition des personnes impliquées les instruments conceptuels et opérationnels pour mieux la gérer la multiculturalité sont utiles, voir nécessaires.
  • Le MIC met l’accent sur les aspects communicatifs selon le principe : «mieux comprendre pour mieux communiquer, mieux communiquer pour mieux gérer les situations de multiculturalité»
  • L’objectif final est que nos sociétés puissent passer des situations moins conflictuelles, caractérisées par la valorisation de tous les éléments culturels en présence (et spécialement des personnes qui en sont porteuses), tout en garantissant le respect des quelques principes fondamentaux, notamment: droits humains, démocratie, égalité homme-femme.
  • L’objectif «institutionnel» complémentaire de cette offre de formation est de donner un apport pour rendre plus efficace le fonctionnement d’institutions (publiques et privées) et d’entreprises en diminuant les conflits et en y enrichissant les interactions positives entre individus et groupes.
  • Note: Certaines constellations sociopolitiques sont (devraient être) plus à l’abri des conflits culturels et plus propices à la cohabitation d’éléments culturels différents et spécialement des personnes et des groupes qui en sont porteurs).
C’est le cas des sociétés:
    • démocratiques;
    • libérales et tolérantes du point de vue culturel ;
    • décentralisées et éventuellement autogérées au niveau local ;
    • épargnées par les conflits et guerres durant une certaine période ;
    • avec un haut niveau de formation et
    • avec une bonne situation économique.
L’Europe et la Suisse en particulier, avec sa réalité politique décentralisée, sa démocratie participative, la cohabitation relativement pacifique de religions et de langues, devraient réunir divers éléments d’une telle constellation.
Le MIC entend tirer profit de cet exemple.

Edo Poglia , révision avril 2007